Lorna Bauer « Grey is a Colour, Gray is a Color »

Lorna Bauer
« Grey is a Colour, Gray is Color »

24 novembre 2012 au 19 janvier 2013

La Galerie Nicolas Robert est heureuse de présenter l’exposition solo de l’artiste montréalaise Lorna Bauer, qui se tient du 24 novembre 2012 au 19 janvier 2013. Nous avons eu la chance de voir son travail lors de la deuxième édition de la Triennale du Musée d’Art Contemporain de Montréal. Le vernissage aura lieu le samedi 24 novembre 2012, à 15h, en présence de l’artiste.

L’exposition Grey is a Colour, Gray is a Color rassemble un échantillon d’œuvres tiré d’un plus vaste corpus d’images et constitue l’amorce d’un projet de longue haleine sur l’industrie textile en Amérique du Nord. Les photographies ont été prises lors d’un séjour de Lorna Bauer à New York au printemps de l’année 2012. Dans son travail antérieur, Bauer a investi les tensions entre la perception d’images – fixes ou en mouvement – et la contingence d’une situation que celles-ci enregistraient. Au premier abord, les œuvres réunies à la galerie Nicolas Robert pourraient signaler une rupture de ton et de facture, en rendant manifeste un intérêt de Bauer à l’égard des conventions stylistiques de la photographie de rue. Or, pour l’instant, l’artiste ne tente pas de tisser un écheveau de références précises, ni de convoquer les reliquats d’une phénoménologie de l’expérience urbaine du 19e et du début du 20e siècle (la figure surannée du flâneur, entre autres). En se penchant sur les vitrines de magasins partiellement désaffectés du quartier des textiles de New York, elle isole plutôt de nouveaux motifs afin d’examiner une fois de plus les paramètres de la construction de l’image et de sa perception. Ainsi, Bauer se préoccupe surtout de la logique formelle des objets et des configurations architecturales qu’elle a photographiées. De ce fait, la vitrine est privilégiée comme dispositif, car elle duplique le cadre de la découpe photographique. Bauer multiplie également les allusions au tableau, et dans une certaine mesure, elle évoque l’effet d’aplat produit par le numériseur. Ajoutons que l’artiste accorde une attention particulière à la disposition des œuvres afin d’exacerber l’homologie entre l’enceinte de la galerie et les espaces de monstration des marchandises dans le quartier des textiles.

Dans son livre Pour une philosophie de la photographie (1983, 1996), Vilém Flusser aborde l’incidence d’automatismes culturels sur la définition d’une ontologie du noir et blanc et de la couleur. Il souligne que le monde restitué en noir et blanc est appréhendé comme un ensemble de données encodées, car les gradations de gris au sein de la représentation d’un objet ou d’un lieu créent de l’uniformité. Par contraste, l’image en couleur semble simuler plus naturellement la nature fragmentée de la vision humaine, mais sa matérialisation relève tout autant d’un protocole d’équivalence arbitraire de la chose perçue et de sa figuration. L’exactitude de la « traduction » du vert d’un arbre ou de la gamme de rouge d’un tissu découle d’un calibrage établissant les rapports de proportion entre le temps de l’exposition du négatif et les processus chimiques de développement de l’épreuve.

Juxtaposant trois états d’une même image selon divers degrés d’exposition à la lumière (sous-exposition, équilibre, surexposition), la série Brackets fait la démonstration de cette opération d’encodage mathématique dont parle Flusser. Par ailleurs, l’analyse du philosophe, cantonnée aux facteurs technologiques, néglige la question de l’affect dans l’image, qui préoccupe avant tout Bauer. Reprenant le procédé de Brackets, une autre série montre le cliché, trois fois répété, d’une façade de magasin recouverte de peinture grise, obstruant la vue de l’intérieur de l’immeuble. Contrairement au mode d’accrochage sériel de la première série, ces photographies sont dispersées à travers la galerie. Au-delà d’un inventaire des compétences techniques qui permettent de générer une image « juste », cette oeuvre ramène au premier plan la mutabilité du percept, ainsi que les concepts de différence et de répétition.

Aujourd’hui, l’immeuble a été rasé, ou transformé. Outre une dimension indicielle – le « ça à été » de Roland Barthes – que convoque cette image, la façade devient, en quelque sorte, une surface aveugle et fossilisée, incapable de « rendre le regard ». Le travail de Bauer se décline avant tout par l’investissement des caractéristiques les plus abstraites de la photographie. Or, ce nouveau cycle produit des métaphores, car il faut toujours combler une brèche dans l’expérience calibrée du réel. Les images semblent ainsi signaler qu’une négociation constante entre ce qui apparaît et ce qui disparaît conditionne notre rapport au monde. Le vide et le non-sens forment la matière même du visible.

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